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Journalisme et corruption

« Lutte contre la corruption : rôle et place des journalistes. » C’est cette problématique qu’Elie KABORE, Chargé de l’Information et de la Communication du Réseau National de Lutte Anti Corruption (RENLAC) décrypte ici.

 

 

 

 

I.              CORRUPTION : QU’EST-CE QUE C’EST ?

 

On ne saurait combattre un ennemi farouche sans pleine connaissance de celui-ci, des diverses formes qu’il peut revêtir pour vous affronter, de ses forces alliées et surtout du grand risque  que vous courrez si vous vous laissez vaincre par cet ennemi. Dans cette première partie, nous identifierons la corruption et ses formes de manifestation. Plus tard, nous examinerons ses causes et conséquences.

Selon le niveau des sommes engagées par les parties, on distingue la petite de la grande corruption.

 

La petite corruption est toute pratique utilisée par des agents publics ou privés pour soutirer de petites sommes d’argent ou d’autres avantages indus auprès des usagers ou vice versa (REN-LAC, 2003).

 

La grande corruption désigne les pratiques conçues dans les milieux politico-administratifs consistant à abuser de l’autorité publique à des fins privées et/ou individuelles. Elle mobilise généralement de grosses sommes d’argent ou d’importants moyens en nature (Op. cit.).

 

Selon le code pénal (article 159), la corruption est le fait pour  « tout fonctionnaire de l’ordre administratif ou judiciaire, tout militaire ou assimilé, tout agent ou préposé de l’administration, toute personne investie d’un mandat électif qui agrée des offres ou promesses, qui reçoit des dons  ou des présents, pour faire un acte de ses fonctions ou de son emploi, même juste, non sujet à salaire… ou s’abstient de faire un acte qui entre dans l’ordre de ses devoirs ».».

 

Différentes institutions internationales ont également leur définition de la corruption. Ainsi, pour Transparency international, « l’abus d’une position publique à des fins privées » (TI, 2006, Rapport mondial sur la corruption). Pour le PNUD, la corruption est le « mésusage de fonctions, d’autorité ou de pouvoir publics en vue de gains privés par le recours aux pots-de-vin, à l’extorsion, au trafic d’influence, au népotisme, à la fraude, aux paiements accélérateurs ou au détournement de fonds » (PNUD, 2008 : Corruption et développement).

 

Définition limitée, elle considère la corruption comme un mal provenant du gouvernement et des fonctionnaires, sans tenir compte de l’existence du phénomène dans le secteur privé. Récemment, le PNUD a redéfini la corruption plus simplement comme « le mésusage d’un pouvoir en vue d’en tirer des avantages privés » (Op. cit.) pour englober les formes sous lesquelles elle se présente dans le secteur privé. Cette dernière définition rejoint donc ainsi celle des Nations-Unis qui envisage le terme « corruption » dans son sens générique à savoir : « Toutes les formes de déviance consistant à abuser de l’autorité publique à des fins essentiellement privées » ou, plus globalement  «  Le fait d’abuser de prérogatives officielles pour en tirer un gain personnel ». Le REN-LAC privilégie cette définition.

 

 

II.            MANIFESTATIONS DE LA CORRUPTION AU BURKINA FASO

 

La corruption se manifeste sous diverses formes selon les caractéristiques socioprofessionnelles des deux acteurs en présence, le corrupteur et le corrompu et selon le niveau de hauteur du montant de la somme engagée dans la transaction. Généralement on distingue les formes suivantes ;

 

Un pot-de-vin : le fait de proposer de l’argent, des services ou d’autres faveurs en échange d’une action en retour. Synonymies : dessous de table, arrosage, gratification, pourboire, « c’est le prix de la bière », « c’est le prix de la cola », « c’est pour madame », etc.

 

Le paiement accélérateur est versé pour accélérer les processus ralentis par les formalités administratives, les pénuries de ressources ou par des retards intentionnellement provoqués.

 

L’extorsion est la demande ou la réception illicite de biens, d’argent ou d’information sensible par l’usage de la force ou la menace. Expressions similaires : « va pisser » ; « faut parler bon français ». Le chantage est une forme d’extorsion.

 

L’escroquerie désigne une déclaration intentionnellement fausse en vue d’obtenir un avantage injuste, en fournissant ou en recevant des informations fausses ou trompeuses. La fraude est une forme d’escroquerie.

 

Le détournement de fonds est l’appropriation frauduleuse de fonds légalement confiés à un individu du fait de ses fonctions officielles de gestionnaire ou de tuteur.

 

L’abus de biens publics consiste en l’usage non approprié, à des fins privées de ressources publiques, financières, humaines ou d’infrastructures, en vue d’obtenir par cet usage des bénéfices et avantages individuels.

 

Le népotisme est une forme de favoritisme par laquelle, une personne fait usage de son autorité ou de son pouvoir pour procurer des avantages, un emploi ou d’autres faveurs à un membre de sa famille.

 

Le clientélisme désigne un traitement favorable accordé à des amis ou associés dans l’attribution de ressources ou d’emplois, quelles que soient les qualités et compétences objectives de ces amis et associés.

 

Le trafic d’influence consiste de la part d’une personne à demander des avantages personnels en échange de quoi, elle fait usage de son influence pour favoriser injustement une autre personne.

 

Le délit d’informé consiste en l’emploi d’information obtenue dans l’exercice de ses fonctions par un agent pour se procurer des avantages personnels.

 

Le blanchiment de fonds comporte des opérations de dépôt et de transfert d’argent et d’autres produits d’activités illicites, en vue de légitimer ces produits.

 

La corruption politique : est l’usage abusif du pouvoir politique à des fins de profit ou d’enrichissement personnels et/ou dans le but de préserver ou de renforcer son pouvoir. L’achat de votes et le trucage électoral, les finances de partis politiques non transparentes et illégales, l’abus des biens publics à des fins politiques sont des diverses formes communes de la corruption politique.

 

La captation[1] de l’Etat désigne le fait pour un Etat d’être sous la coupe d’individus, de groupes ou entreprises qui influencent l’élaboration des lois, règles et règlementations pour servir leurs intérêts privés.

 

Corruption discrète : introduite par la Banque mondiale pour décrire plusieurs types de fautes professionnelles observées parmi les prestataires de première ligne (enseignants, professionnels de santé, autres représentants de l’Etat se trouvant aux avant-postes de la fourniture de services) qui ne donnent pas lieu à des échanges monétaires[2]. Ces agissements incluent aussi bien des écarts de comportement potentiellement observables, comme l’absentéisme, que des comportements moins visibles, tels qu’une assiduité inférieure au niveau escompté ou le contournement délibéré de règlements à des fins personnelles. « L’absentéisme défini par le REN-LAC comme l’utilisation par le personnel de l’hôpital du temps de travail du service public pour travailler dans le secteur privé », le détournement des malades vers les cliniques privées, les détournements et vols de biens médicaux par le personnel, etc., décrits dans le rapport 2004 sur l’état de la corruption au Burkina Faso par le REN-LAC entrent dans ce cadre.

 

III.           AMPLEUR DE LA CORRUPTION AU BURKINA FASO

 

Il y a quelques années, la corruption était recouverte d’un voile opaque : en parler relevait d’une prouesse, car on était vite taxé par les pouvoirs publics et leurs zélateurs au mieux « d’aigri », de « jaloux » et au pire « d’opposant » et traité comme un martien au milieu des humains. Aujourd’hui, ces récents négateurs de la corruption au Faso en parlent à foison ; des structures de lutte contre la corruption sont créées et la corruption est discutée dans les ministères et les écoles de formation des agents publics. Et c’est tant mieux cette transformation gigantesque des mentalités et des attitudes dans notre pays.

 

Mais quelles interprétations peut-on en faire ? La plus simpliste est le signe des temps modernes. Le Burkina indemne de corruption serait parvenu à une telle transformation des mentalités dans ce délai record ! La deuxième encadre cette rapide transformation mentale et des attitudes d’une part, dans l’action vigoureuse anticorruption menée depuis le début du millénaire par les organisations de la société civile et les médias tant nationaux qu’internationaux et d’autre part, dans l’ampleur du fléau dans le pays depuis le début de la décennie 90, ampleur encouragée par le silence des décideurs et leur inaction.

 

Quelle est l’ampleur actuelle de la corruption dans notre pays ?

 

Trois groupes d’acteurs s’intéressant à la corruption nous permettent de décrire l’ampleur de la corruption et son évolution dans notre pays. Ce sont :

·         d’abord, les institutions étatiques de lutte contre la corruption ou œuvrant dans des domaines connexes : tous les rapports annuels de l’Autorité supérieure du Contrôle d’Etat (ASCE) et de la Cour des comptes fourmillent de révélations de faits de corruption ou des formes de celle-ci ;

·         ensuite, les organisations de la société civile et les médias révèlent régulièrement des cas de présomption de corruption.

·         enfin, Transparency international dans son rapport mondial sr la corruption présente un indice de perception de la corruption permettant de classer les pays inclus dans son étude.

 

L’ampleur de la corruption diminue toutefois avec le temps depuis 2006, quoique pour un citoyen sur deux la corruption continue de progresser.

 

IV.           MANIFESTATIONS DE LA CORRUPTION DANS LE MILIEU DES PROFESSIONNELS DES MEDIAS

 

Depuis 2000, le REN-LAC analyse la perception citoyenne des pratiques corruptrices développées dans divers services de notre pays et procède au classement desdits services. Les médias y ont toujours occupé une place enviable.

-       La corruption prend dans ce secteur la forme de surfacturation ou de sous facturation des reportages ou de contournement des règles et procédures en matière de publicité : « Pour passer un communiqué ou de la publicité, l’intéressé paie normalement la première tranche. Pour la suite, il demande un arrangement ou il donne l’argent à qui de droit et on vous donne l’ordre de faire le travail » (un agent de radiodiffusion, Bobo Dioulasso).

-       Les périodes électorales constituent une période de vache grasse pour les hommes de média. « A l’approche des élections, les hommes politiques nous approchent pour qu’on parle bien d’eux afin de rehausser leur image. Pour cela, ils peuvent nous proposer des sommes pouvant aller de 5000 à 300 000 FCFA » (un journaliste de radio FM, Ouagadougou).

-       Pour garder certaines relations, comme l’accès à la publicité, certaines entreprises de presse évitent des sujets dérangeants sur certains hommes politiques ou entreprises.

-       La programmation des reportages facturés ou les voyages à l’étranger donnent lieu à des pratiques de corruption. Dans certains médias, un certain pourcentage est reversé au supérieur de peur de ne plus voir son nom sur la programmation de reportages et voyages juteux.

 

V.            LES CAUSES DE LA CORRUPTION DANS LE MILIEU DES PROFESSIONNELS DES MEDIAS

 

Les causes liées la spécificité de la profession

—  La précarité des emplois (surtout dans le privé),

—  Le dénuement matériel des professionnels de média,

—  La gestion inadéquate des entreprises de presse marquée par le manque de transparence, le manque de plan de carrière,

—  Le non respect de l’éthique et de la déontologie par les journalistes.

 

VI.           CONTRIBUTION DES MEDIAS DANS LA LUTTE CONTRE LA CORRUPTION

 

La lutte contre la corruption dans les médias est indissociable de celle à mener dans l’ensemble de la société burkinabé. Toutefois, en prenant en compte des spécificités du secteur des médias, la lutte contre la corruption peut s’envisager de la manière suivante.  

Le rôle du journaliste d’une manière générale est de collecter, traiter et diffusion les informations. Le journaliste est l’historien du présent.

En plus de l’information, le journaliste a un rôle d’éducation et de formation civique. Le journaliste a une responsabilité sociale. Il doit s’intéresser aux « questions, causes, d’intérêt général » comme le palu, Sida, excision, tabagisme, crime de sang, crime économique, etc.

 

 

Le journaliste peut contribuer à la lutte contre la corruption par :

-       l’information, la sensibilisation des citoyens et des communautés sur les faits et pratiques de corruption,

-       la conscientisation des citoyens et des communautés pour qu’ils adoptent de bons comportement face à la corruption ou qu’ils refusent et dénoncent la corruption,

-       la dénonciation des cas de corruption et la révélation des cas de corruption suite à des investigations.

 

La presse burkinabè a engrangé beaucoup de victoires dans ce domaine. Des reformes, des décisions ont été prises parce que la presse a levé le lièvre. Une presse libre et indépendante constitue une véritable sentinelle contre la corruption.

 

Conclusion

 

Métier noble par définition, celui des professionnels des médias est actuellement perçu par l’opinion publique comme moins gangréné par la corruption. Il fait toutefois face à un environnement marqué par une prévalence de plus en plus forte de pratiques corruptrices. La sauvegarde d’un rang honorable parmi les services publics et privés classés en fonction de leur plus grande réceptivité à la corruption passe nécessaire par l’engagement actif personnel et collectif des professionnels du secteur.

Pour ce faire, il faut :

 

Valorisation de la fonction de professionnels de médias

 

En vue du respect dû à la profession, les professionnels de médias doivent œuvrer à soigner eux-mêmes leur image par le respect de l’éthique et de la déontologie professionnelles et la participation aux comités anticorruption.

La formation et la spécialisation des professionnels de médias surtout en méthodes d’investigation journalistique est à la fois un moyen efficace de lutte contre la corruption et de contribution inestimable des médias à cette lutte. C’est l’objectif poursuivi par le REN-LAC par l’institution du Prix de lutte anticorruption (PLAC) pour récompenser les auteurs des trois meilleurs articles d’investigation sur la corruption, publiés annuellement dans la presse écrite burkinabé.

Enfin, il faut faciliter l’accès aux informations et protéger les journalistes.

 

Entreprises et sociétés de médias

 

La lutte contre la grande corruption peut nécessiter :

-       la mise en place de mécanismes de gestion transparente des entreprises et sociétés de presse

-       la formation et la spécialisation des professionnels de médias.

La lutte contre la petite corruption pourrait se faire par :

-       l’amélioration des conditions de travail et de vie des professionnels des médias, l’adoption d’un code éthique et le respect de ses dispositions réglementaires et promotion de comités anticorruption dans les bureaux et services, etc.

-       le développement de la culture de l’impunité à tous les niveaux par des sanctions positives des professionnels « modèles » et négatives des « brebis galeuses ».

 

Elie KABORE

                                                                                     Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.


[1] PNUD (2008). Tackling corruption, Transforming lives ; p23.

[2] Banque internationale pour la reconstruction et le développement/Banque mondiale, 2010.

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