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Propos d’Expert

Le Pr Augustin LOADA et l’article 37…

Le Pr Augustin LOADA se prononce sans fards sur   des sujets majeurs de la vie nationale. Amnistie, chefferie traditionnelle, article 37, laïcité… sont passés au crible. Interview.

 

 

La république du Bungawa, vous connaissez ?  Eh bien, elle est ici et nulle part à la fois… Le Pr Augustin LOADA l’a en fait imaginée pour fustiger les  inconséquences des  dirigeants africains  gagnés par les vertiges du trône. Tant que la malgouvernance subsistera, la république du Bungawa sera toujours d’actualité. Professeur  titulaire de Droit public et de Sciences politiques à l’Université de Ouagadougou, Augustin LOADA est également le Directeur exécutif du Centre pour la Gouvernance Démocratique (CGD)  et le premier responsable de l’Institut pour la Gouvernance et le Développement (IGD). C’est un homme averti des questions politiques et démocratiques. Si certains saluent son courage, d’autres trouvent ses positions parfois iconoclastes sur certains sujets. Quoi qu’il en soit, le  Pr estime être dans son rôle dans la mesure où la  recherche-action ne saurait être esclave de considérations subjectivistes. Extrêmement sollicité ces derniers temps, le Pr Augustin LOADA a quand même reçu LE STRATEGE au CGD le 21 septembre dernier. Près d’une heure durant, nous avons passé en revue la vie politique nationale à travers les sujets des reformes politiques, de l’amnistie, des élections couplées, de la laïcité,  de la chefferie traditionnelle, etc. L’amnistie ? « Ce n’est pas une mauvaise chose en soi ». L’article 37 sera-t-il finalement sanctuarisé ? « Je n’en sais rien. Le statut quo actuel nous satisfait ». Le Pr Augustin LOADA assène ses vérités.

 

Pr Augustin LOADA : « Le statut quo actuel sur l’article 37 nous satisfait »

 

 

 

LE STRATEGE : Votre participation  aux travaux du conseil consultatif sur les réformes politiques (CCRP)  a soulevé un véritable tôlé au sein de l’opinion? Pourquoi y êtes-vous allé finalement ?

 

Pr Augustin LOADA : Je suis à la tête du Centre pour la Gouvernance Démocratique (CGD) qui est quand même une organisation avec un mandat spécifique. C’est-à-dire que nous faisons essentiellement de la recherche-action suivie de plaidoyer. Nous réfléchissons sur les voies et moyens pour renforcer la démocratie dans notre pays. Lorsque nous avons des propositions  nous les faisons dans la perspective que les pouvoirs publics et les autres parties prenantes  nous écoutent et mettent en œuvre nos recommandations. Pour nous,  c’était un espace où nous pouvions exprimer nos points de vue et veiller à ce que nos propositions, nos idées pour le renforcement de la démocratie soient prises en compte. C’est tout.

 

 

 

Les travaux du CCRP ont débouché sur des réformes consensuelles et non consensuelles. Comment appréciez-vous l’état de mise en œuvre des réformes consensuelles ? Avez-vous le sentiment que le ministère chargé des réformes politiques y veille au grain ?

 

« Le consensus ne signifie pas qu’on est d’accord à 100% »

 

Je pense que c’est trop tôt pour  faire  un bilan définitif sur l’état de mise en œuvre des réformes consensuelles. Nous n’en sommes qu’au début. Pour le moment, il y’a des réformes constitutionnelles qui ont été mises en œuvre mais même là encore, il y ‘a des choses à redire parce que  le consensus ne signifie pas qu’on est d’accord à 100% avec les réformes  qui sont faites. Je pense par exemple à la question du sénat, du conseil constitutionnel, l’impossibilité pour le citoyen ordinaire de saisir le juge constitutionnel. Donc,  il faut apprécier positivement certaines de ces réformes constitutionnelles ; mais il y a beaucoup  à  redire sur ces réformes qui ont été mises en œuvre. C’est un processus continu. Notre travail de réflexion, de plaidoyer, notre travail qui consiste à  proposer des réformes va se poursuivre.

 

Venons-en au cœur de ces reformes et arrêtons-nous sur  l’amnistie accordée aux Chefs d’Etat de 1960 à nos jours. Cette amnistie  divise l’opinion nationale. Quel est le point  de  vue du constitutionnaliste que vous êtes sur la question ?

« L’amnistie en soi n’est pas une mauvaise chose »

Mon opinion c’est que l’amnistie en soi n’est pas une mauvaise chose si cela  peut faciliter la transition politique. Mais j’aurais aimé qu’il y’ait davantage de débats sur le bien fondé de cette amnistie. C’est un peu cela qui a manqué.  C’est venu comme un cheveu dans la soupe. Il aurait fallu discuter davantage sur la question de savoir pourquoi  on amnistie. Et puis, si on amnistie cela veut dire qu’il y a des choses qu’on se reproche. De quelles choses s’agit-il ?  Il n’ ya pas eu tout ce débat de telle sorte que même si la solution qui a été adoptée  n’est pas mauvaise en soi, l’opinion ne comprend pas.

Toujours dans la mise en œuvre des réformes politiques et institutionnelles, un forum  sur la laïcité est prévu du 27 au 29 septembre prochain.  A votre avis, quelles sont les mesures qu’il faudrait prendre pour que le Burkina Faso soit un pays véritablement laïque conformément à l’article 31 de la constitution qui stipule que le Burkina Faso est un Etat démocratique, unitaire et laïque  ?

« Chacun doit pratiquer sa religion sans nuire à son voisin »

Mais que signifie justement la laïcité ?  Il n’y a pas une définition unanimement ou consensuellement admise sur cette notion. Le mérite de ce forum, ce sera de donner un contenu à la laïcité parce que le contenu ne peut pas être le même dans le temps et dans l’espace. Il serait donc bien que les Burkinabè s’accordent effectivement sur ce qu’ils mettent dans la laïcité parce que c’est une valeur cardinale à laquelle les Burkinabè sont attachés en termes de pratiques religieuses. Les Burkinabè  considèrent que la religion est une valeur cardinale. Maintenant,  l’enjeu sera de faire  en sorte que  chacun puisse pratiquer la religion de son choix sans nuire à son voisin et aux autres. Au delà de la diversité religieuse, il faut arriver à ce que les Burkinabè puissent s’accorder sur les règles minimales  du vivre ensemble. C’est lorsque cela manque  qu’il y’a des problèmes.

La laïcité est-elle préservée avec la constitutionnalisation de la chefferie traditionnelle ?

Au niveau de la laïcité, nous parlons de la distinction entre le religieux et le politique. Ça n’a donc rien à voir avec la chefferie traditionnelle.  La question de la chefferie, pour moi, est un tout autre débat. La chefferie traditionnelle ou coutumière est quand même un système politique qui est en place, qui a précédé l’Etat post-colonial dans lequel nous vivons. C’est un fait.  Le colonisateur, les élites dirigeantes qui ont suivi après les indépendances ont essayé de s’en débarrasser  sans y parvenir. La question est de s’avoir qu’en faire ? Est-ce qu’on continue dans ce système hypocrite qui consiste à dire que les chefferies traditionnelles  n’existent pas et l’Etat post-colonial continue à fonctionner,  ou alors on réfléchi sur la façon d’intégrer ces deux systèmes pour que l’Etat-Nation  burkinabè puisse fonctionner plus efficacement,  de façon à ce que la légitimité de l’Etat post-colonial soit consolidée ? Pour moi, voici où se situe le débat. On peut certes diverger sur la solution mais il faudrait bien que l’on comprenne cette problématique. Est-ce qu’on  fait comme si la chefferie n’existait pas ou alors on prend acte de cette réalité  et on essaie de l’aménager, de l’organiser pour que nous puissions  avancer tous ensemble de manière plus efficace vers le progrès économique et social, vers la démocratie ?

Toutes les composantes de la société  burkinabè ne sont toutefois pas régies par  le principe de la chefferie traditionnelle. Peut-on construire un Etat-Nation sur la base de la chefferie traditionnelle avec cette situation ?

C’est la diversité du Burkina. De la même façon qu’on ne peut pas imposer un point de vue aux  sociétés dites « acéphales »,  de la même façon qu’on ne demande pas aux sociétés hiérarchisées de se débarrasser de  leur mode d’organisation. C’est toute cette diversité qui fait  la spécificité  et la richesse de notre pays. Il faut aménager les choses de manière à ce qu’on puisse en tenir compte. Evidemment, quand les gens parlent de   statut, ils voient les droits, les obligations mais surtout les privilèges. Mais il n’y a pas de droits sans devoirs. Tout est question d’équilibre.  C’est dans la discussion qu’on peut y aboutir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous avez de tout temps appelé à la sanctuarisation de l’article 37. Pensez-vous qu’il sera respecté pour permettre une alternance au Burkina Faso en 2015 ?

« Alternance ou pas, c’est aux Burkinabè d’en décider»

 

Je n’en sais rien. Je pense que ce débat a été longuement et largement mené.  Les différents acteurs se sont exprimés sur la question. Pour le moment, le statut quo actuel nous satisfait. Si ce statut quo devient définitif, c’est tant mieux.  Au niveau du CGD, nous menons un combat pour le constitutionnalisme et l’Etat de droit.  Si on se met d’accord sur des règles de jeu, il faut les respecter jusqu’au bout. Le reste, alternance ou pas, ce sont les Burkinabè qui doivent en décider.  Ce que nous ne voulons pas c’est qu’on change les règles du jeu au cours du jeu. 

 

Comment appréciez-vous le comportement de la classe politique burkinabè dans son ensemble sur la question de l’imputabilité politique ?

 

« Il faut renforcer la demande d’imputabilité politique »

 

Moi je renverserai la perspective. Y’a-t-il une véritable demande d’imputabilité politique ?  Je crois que c’est cela le problème dans ce pays. Les citoyens ne  demandent pas des comptes. Pourquoi voulez-vous que les gouvernants  rendent des comptes si on ne leur demande rien ?  Le plus urgent, c’est de renforcer la demande d’imputabilité politique. Si les citoyens  sont parfaitement conscients de leurs droits et devoirs, s’ils savent que les dirigeants  sont là pour garantir leurs droits, leur liberté, y compris  leur droit au bonheur, je pense qu’ils vont demander des comptes.  Mais tant qu’ils n’ont pas compris que le pouvoir ne vient pas d’en haut mais d’en bas,  des citoyens, il n’y aura pas de demande d’imputabilité et les gouvernants ne se sentiront pas  obligés de rendre des comptes.

Sur un potentiel électoral de 8 millions, 4,5 millions de Burkinabè  se sont finalement inscrits sur les listes électorales au terme du processus d’enrôlement biométrique. Ce taux est-il honorable à votre avis ?

Lorsqu’on se réfère aux statistiques, 55% c’est quand même honorable.  Maintenant, est-ce que c’est suffisant, est-ce qu’on aurait pu faire mieux ? Oui. Certainement. Mais comme je le dis souvent, l’inscription, le vote sont des actes purement volontaires.  Si les citoyens ne veulent pas s’inscrire on ne peut pas les y obliger. On peut faire une inscription automatique  dans laquelle tous les citoyens âgés de 18 ans au moins seraient enrôlés. Mais est-ce pour autant qu’ils se déplaceront  pour aller voter ? Non. Il faut  de mon point de vue tenir compte de cette possibilité d’abstention stratégique  des citoyens. Quelque soit la campagne que vous auriez menée,  quelque soit le délai que vous auriez fixé, vous vous retrouverez toujours avec des gens qui ne se seront pas inscrits  pour des raisons qui peuvent être structurelles. A mon avis, il faut donner des réponses à ces questions structurelles  pour inverser les tendances.

Justement, quelles sont les causes conjoncturelles et structurelles de la désaffection électorale que l’on constate de plus en plus au Burkina Faso ?

 

« Les citoyens se réfugient dans l’abstention, faute d’alternative »

 

Quand on regarde le potentiel des électeurs et la proportion des Burkinabè  qui ont élu leurs dirigeants, on se rend effectivement compte que c’est une infime partie. C’est vrai que ce n’est pas la catastrophe mais comme nous l’avons dit,  on peut faire mieux.  Au regard de cette situation, on peut effectivement parler de désaffection, de désenchantement. Les causes structurelles sont liées au fait que les gens ne voient pas  d’alternatives à une situation qu’ils peuvent juger insatisfaisante. Je ne pense pas que vous trouverez des gens qui soient véritablement satisfaits de la situation d’ensemble de notre pays.  Mais quelle est l’alternative ? Peut-être que beaucoup de nos concitoyens n’en voient pas.  Cet état de fait peut les pousser à se réfugier dans l’abstention. Il faut  faire un travail pédagogique en direction de ces gens-là car  rien ne  changera si personne ne s’enrôle, si personne ne vote.  La seule façon de sortir de ce carcan justement, c’est de se mobiliser, de s’enrôler, de voter, d’utiliser son bulletin de vote comme nous le disions tantôt, comme un moyen de demander des comptes. Il faut essayer de connecter les élections avec la problématique du développement économique et social afin que les citoyens n’aient pas l’impression qu’on fait du surplace à longueur d’élections.  

 

Une prolongation du délai d’enrôlement biométrique n’aurait donc servi à rien si on vous suit bien…

 

« Les partis doivent renforcer leurs capacités en communication politique »

 

Comme je l’ai dit, tant qu’on ne résoudra pas les problèmes structurels, aucune prolongation ne pourra faire changer la donne. La réponse  aux problèmes se trouve en partie du côté des candidats, du côté des partis politiques.  Les partis politiques doivent être plus sérieux, mieux organisés. Ils doivent renforcer leurs capacités  en matière de communication politique, de mobilisation, en matière d’éducation des électeurs d’une manière générale.  Il faut aussi qu’ils proposent des programmes crédibles en termes de développement économique et social.

Pour rester dans le même registre, dans la perspective des élections couplées du 02 décembre 2012, le CDP a décidé de « consulter » la base pour la désignation des candidats à la candidature, le dernier mot revenant au parti. Cette stratégie conféra-t-elle une certaine légitimité à ceux et celles qui seront finalement retenus.

 

« Je ne suis pas un militant du CDP »

 

Il faudrait poser la question aux militants du CDP. Je n’en suis pas un. C’est eux qui pourraient donner un avis pertinent sur le sujet. Je crois qu’il y’en a quand même dans ce pays là. (Rires)

On connait la république  très très démocratique du Gondwana avec Mahmane de RFI et celle du Bungawa avec le Pr LOADA. Comment se porte cette république et où se trouve-t-elle exactement ?

 

Pour moi, c’était une république imaginaire dans laquelle le jeu favori des dirigeants consiste à tripatouiller les règles du jeu pour toujours gagner. J’espère que cette république est en voie de disparition  en Afrique.

 

 

Interview réalisée par

Arsène Flavien BATIONO

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